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M. de Charny

 

M. de Charny était ce qu'on pourrait familièrement appeler un chaud lapin. Une physionomie solide mais gracieuse, des traits fins, un regard profond, intelligent et un sourire charmeur, lui conféraient cet aplomb caractéristique des hommes riches de nombreuses expériences et pouvant se prévaloir de connaître le beau sexe dans ses moindres … recoins. Celui-ci, coureur de jupons professionnel, avait au fil des années pérennisé - avec l'aide de multiples et généreuses bienfaitrices - la petite fortune que lui avait léguée son père. Aujourd'hui, la quarantaine passée, M. de Charny n'avait plus aucunement à se préoccuper de l'état de ses finances, et pouvait ainsi s'adonner à loisir à son activité préférée sans nulle arrière pensée. Aussi s'en délectait-il depuis plusieurs années, et avait-il à son tableau de chasse des trophées absolument remarquables, ayant aimé tout ou presque ce que la cour comptait de jupons. Mais depuis quelque temps il semblait se lasser de ce petit jeu et avoir d'autres ambitions. Ainsi s'était-il lancé un défi dépassant tous ceux qu'il avait jusqu'alors relevés : il allait séduire celle que l'on ne choisissait pas mais qui vous choisissait, la reine Eléonora.

 

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Les cent louis de la reine

 

La reine, une grande perche efflanquée à la dentition chevaline et au cheveu hirsute, avait aussi peu de grâce que de poitrine ou de fessier. Elle était en outre affublée d'un rire à la limite du supportable. Qu'importe ! elle avait appris à compenser ces handicaps ; ainsi maîtrisait-elle parfaitement la langue et était-elle dotée d'une formidable ingéniosité en matière de séduction, ce qui faisait qu'elle parvenait presque chaque fois à ses fins.

 

Sa Majesté entretenait deux vices : la cupidité et la nymphomanie. Chaque jour à son lever, après s'être brutalement débarrassée de ses suivantes en prétextant n'importe quoi, elle faisait le tour de ses appartements, l'œil hagard et la tignasse en bataille, pour s'assurer que les cent louis symbolisant les cent amants qu'elle avait eus jusqu'alors étaient bien tous en place. En effet, une de ses marottes – et elle en avait quelques-unes – était d'exiger de chacun des élus qui était passé sur sa couche et avait tâté de sa royale volupté, qu'il lui remette, au lendemain de leur unique nuit d'amour, un louis d'or. Ce louis qu'elle lui avait intimé l'ordre de tenir entre ses dents alors même qu'elle se mettrait à scander en cadence " Ah oui, mon Louis ! ", modestes fantaisies sans lesquelles la souveraine ne pouvait parvenir à la satisfaction. Au matin, la précieuse pièce en sa possession, elle chassait bien vite l'amant devenu indésirable, et parcourait inlassablement les multiples salons et couloirs constituant son domaine personnel, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé l'endroit approprié. Elle se métamorphosait alors en bricoleuse de génie et parvenait toujours à camoufler son nouveau trophée. Seul un œil avisé du secret aurait ainsi pu déceler les pièces d'or. Ici il y en avait une qui était intégrée à une peinture figurant le monarque en train de faire don de quelques louis à des miséreux, là on en découvrait une autre qui rehaussait fort discrètement une poignée de tiroir, là encore c'était un soleil sculpté dans un vase d'argent, etc.

 

La reine avait eu cent amants, et cela faisait quelque temps déjà que le dernier l'avait aimée. Elle se languissait d'en dénicher un nouveau qui soit digne d'elle, et de pouvoir alors obtenir son cent unième louis d'or.

 


Précisions sur l'exercice :

Chaque participant de l'atelier d'écriture s'est vu remettre la table des matières d'un roman dont le titre a été effacé.

N'ayant comme base d'inspiration que les titres des chapitres constituant l'oeuvre, chacun doit réécrire quelques extraits du livre, en suivant une "ligne éditoriale" précise.

Je me suis imposée comme cadre : le roman libertin du XVIIIème, mais avec beaucoup de fantaisie.

 

Je ne livre ici que deux courts passages, mais j'en ai écrit d'autres. Je mettrai le reste en ligne si quelque lecteur me fait part de sa curiosité à en lire davantage :p

 

Question : Quelqu'un a-t-il une idée du roman original pastiché ?...